Cher Mowgli, j'ai bien reçu ta lettre. Tu me demandais pourquoi tout le monde, ici, hors de la jungle, parlait de projets, et à quoi ça servait.
Et bien, petit crasseux, après m'être déchiré les yeux sur ta lettre en peau d'écureuil écrite avec de la boue (j'espère), je vais te répondre. Les projets, c'est ce à quoi on joue quand on est grand.
C'est un mot qui fait bien sérieux pour remplacer les "on dirait que je finirais par courir plus vite que maman (ce qui est cocasse, puisque, Mowgli, ta mère a quatre pattes, permets-moi de me moquer)", "on dirait que je battrais Baloo au bras de fer", "on dirait que ma banane serait plusse grosse que celle du roi des singes".
Bon, ici, c'est un peu différent. Ca tourne plutôt autour de "on dirait que je serais le patron d'une grosse boîte", et puis "on dirait après que ma femme elle serait trop belle et elle ferait des gâteaux", ou encore "on dirait que je serais un écrivain et que je pourrais causer à qui je veux". Pour les histoires de bananes, ça change pas trop, en fait.
Et les projets, ça sert à quoi, me dis-tu? Et bien à ne pas s'emmerder comme un rat crevé, la plupart du temps.

(être humain n'ayant aucun projet, mais une nappe affreuse)
La vie humaine étant ce qu'elle est, sympa mais souvent sans plus (un peu comme la noix de coco, demande aux mecs de Koh-Lanta; c'est bon, mais au bout d'un moment ça fait un peu léger), il a fallu ajouter plusieurs ingrédients. Les projets en sont un, ainsi que la défonce, les mariages malheureux, le travail, la richesse et les filles faciles. Entre autres.
Tu remarqueras que certains ne font pas de bien du tout, mais donnent l'impression de vivre beaucoup beaucoup (voire même trop), ce qui garantit leur succès malgré les inconvénients rencontrés dans leur pratique. D'autres sont difficiles à atteindre, et peu de personnes peuvent se vautrer dans le stupre et la thune autant qu'ils le voudraient.
Évidemment, Mowgli, tu n'en sais rien, car, disons-le clairement, tu vis au milieu d'animaux, tu es un sale rouge, un traître à la cause sacrée du capitalisme, et que vous, les enfants sauvages, vous n'êtes pas connus pour vous tuer au travail. Si vous vous êtes déjà foulé un doigt c'était en vous grattant les pieds ou en tombant d'une branche où vous dormiez comme un veau; si vous avez déjà pris une cuite c'était par hasard, en bouffant deux fruits pourris qui sentaient vaguement l'alcool ou en mangeant un oiseau bituré jusqu'aux yeux, et que les filles faciles vous vous en foutez royalement puisque vous êtes les seuls humanoïdes à la ronde, et que vos premiers émois, ils ont plutôt tourné autour d'un tatou blessé ou d'un lapin malade. Vous êtes des répugnants.
Bien.
Le principe des projets, c'est d'être assez difficiles à réaliser pour qu'ils te durent longtemps, un peu comme les chaussures à mémé. Tu vois, manger un truc bon est un projet, par exemple, mais c'est trop simple pour sentir les vraies sensations d'un gros truc qui te prend une partie de ta vie et qui peut ne pas marcher. Un projet doit être motivant, et un peu foutre la trouille. Sinon c'est juste un dimanche après-midi.

(exemple de projet intéressant)
Certains d'entre nous développent une sorte de dépendance aux projets, de l'état de stress qu'ils génèrent. C'est pas de chance pour eux, parce que leur vie devient vite fatigante, mais d'un autre côté, s'ils arrivent à gérer, ils s'amusent comme des bêtes.
D'autres parviennent à être contents une fois leur gros projet mené à bien. Ils atteignent le point qu'ils s'étaient fixés, et meurent mentalement, un peu comme les saumons une fois qu'ils ont pondu dans leur cascade à la noix.

(jeune homme devenu pilote après 87 ans d'études et de musculation, dans le seul but de pouvoir se pocher sans ressembler à son père)
Beaucoup de personnes mentent à propos de leurs projets, et soutiennent qu'ils sont arrivés là où ils voulaient être, alors qu'ils ont depuis longtemps abandonné devant la complexité de la chose. (et n'oublie pas qu'un projet qui foire, ça fait mal, Mowgli. C'est d'ailleurs toute la beauté de la chose. Je te le répète car tu me sembles un peu obtus, voire même un peu con.)

(exemple; un jour, je mangerai du homard quand je voudrai)
C'est d'ailleurs une des rares différences entre le jeu "on dirait que" et les projets adultes. Quand, tout gamin, tu marches sur le bord du tapis, là, la bande noire où vivent les serpents, et ben paf, t'es mort, les serpents t'ont bouffé, mais tu vas courir dans le jardin et hop, t'es re-vivant. Une fois adulte, quand tu te foires, tu n'oublies plus. Tu te souviens de ton échec, pire, il te définit. Parfois, ça dure toute la vie, et ce complexe porte le nom technique du syndrome de la grosse merde.

(projet visiblement raté pour la brune, réussi avec brio pour le petit rouquemoute, qui cache sa joie)
C'est pourquoi il est bon, Mowgli, de se chauffer avec de petits projets que l'on peut mener à bien (laver son chien sans le noyer, savoir baisser son pantalon avant de s'uriner dessus, trouver ses organes génitaux), histoire de gagner en confiance en soi, et de savoir qu'on a déjà réussi des trucs quand on se retrouve face à un projet pourri jusqu'à la moelle (appeler son chien Cujo, se faire pipi dessus à l'arrêt de bus, voire faire trouver ses organes génitaux par Brad Pitt dans le bus, alors que Stephen King vous regarde)

(peu m'importe cet échec, je sais que je suis le meilleur beurreur de tartines du monde, nom de dieu)
Certains se servent aussi de leurs projets pour faire du chantage, ce qui est une aventure dont tout le monde se passerait bien, je crois.

(arrêtez de vous payer ma tête ou je balance le chat à la flotte et moi avec)
Tu remarqueras, Mowgli, qu'en général le plus grand projet des enfants est de devenir adultes (ce qui est ridicule parce que ça va arriver, preuve que les enfants sont des idiots), et que ce même projet les empêchera d'oublier leurs échecs comme ils en avaient l'habitude. Ce que je trouve un peu, pardonne mon français, à chier.

(petite fille habilement déguisée en adulte)
Voilà, Mowgli. Fais de gros bisous à tous tes amis à fourrure et continue à faire cuire des lianes. Et arrête aussi de chauffer Sherkan, un jour il va te casser la bouche, comme ça t'auras chaud aux dents.